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COMMENT ABORDER ,AUJOURD'HUI, MÉLANCOLIE ET DEPRESSION?


5 Le rêve et le miroir dans la mélancolie




  

Le rêve et le miroir dans la mélancolie.


 

                                               Je remercie particulièrement  Irith Leker pour sa relecture patiente et ses commentaires précieux sur l'identification et l'objet a.

 

 

"C'est le fond de tous les problèmes philosophiques (et politiques et militaires)  que de savoir comment on peut sortir d'un cercle tout en y restant"

(Louis Althusser, Les Faits,  page 360)

 

Cette phrase apparemment humoristique est écrite par Louis Althusser dans son ouvrage,  Les Faits et constitue une des caractéristiques dominantes de l'existence de ce grand philosophe majeur de la seconde partie du XX eme siècle . Elle dévoile,  en fait,  une vérité dont il va passer sa vie à prendre la mesure , tant dans son rapport aux institutions, au  Parti, aux relations affectives,  que dans les passages de la mélancolie à la manie.

 

C'est une actualité  éditoriale, à savoir la publication posthume en fin d'année 2015 de deux ouvrages de Louis Althusser qui sont tirés de ses archives et établis par Olivier Corpet , fondateur de l'IMEC , qui m'a conduite à choisir de parler de L.A  à propos de la mélancolie.

Ce sont des recueils posthumes:

"Les lettres à Hélène"  d'une part et un recueil qui s'appelle "Les rêves d'angoisse sans fin "récits de rêve de 1941- 1967 " suivi d'un texte particulier " Un meurtre à deux " écrit en 1985, d'autre part. Ces deux ouvrages sont tirés des archives de L.A et construits  à partir de documents trouvés dans le fond exceptionnel de l'IMEC et s'inscrivent  dans la lignée des autres ouvrages dont "L'avenir dure longtemps" , "le journal de captivité",  "les écrits sur la psychanalyse" et  les deux volumes  d'écrits philosophiques et politiques et des lettres à Franca.

 

Dans le cas d' Althusser,  les rêves d'un philosophe sont forcément l'objet d'une lecture biaisée par l'événement majeur de sa biographie, le fait qu'il ait étranglé sa femme en novembre1980. Il est évidemment difficile de ne pas les lire ces rêves tous antérieurs  à la date fatidique sans chercher la prémonition de cet événement tragique ou son annonce. Il en va de même avec les lettres à Hélène. Gérard Pommier dans le remarquable texte qu'il a écrit sur la mélancolie ( Vie et œuvre d'Althusser  ) édité en 1998 rappelle la rigueur à laquelle il se tient. "Il ne s'agit pas d'interpréter ce qu'écrit Althusser et encore moins d'imaginer ce qu'il n'écrit pas mais de lire ces différents symptômes en effectuant ensuite des déductions si des recoupements suffisamment explicites le permettent. Cette méthode s'impose..."et " la lecture psychanalytique d'un écrit a sa pertinence lorsqu'elle se contente de situer le désir d'un sujet à travers tout ce que ce texte présente de symptomatique."( p 16)

 

Dans un premier temps,  j'évoquerai le contexte et la constellation " Althusser".

Puis,  je reprendrais des points  cliniques  à partir desquels je fais une hypothèse :  la question du miroir et de la place du petit autre, du a spéculaire et de l'objet a , celle   des identifications et de leur désarticulation dans la mélancolie (et la place du rêve comme interminable manifestation de la pulsion de mort  dans la clinique mélancolique) . C'est ma façon de reprendre l'argument des journées "comment aborder, aujourd'hui , mélancolie et dépression? " . En effet,  j'ai plutôt l'idée d'une clinique de la mélancolie  très bordée , précise et structurée ,  plutôt suffisante avec  les classiques, Freud , Lacan, Czermack ..et d'autres .., à laquelle je ne trouve  " rien à redire ",  à l'opposé du flou auquel me confronte le  signifiant à tout faire de " la  dépression". Il y a des cas où la radicalité du geste interroge après-coup un simple diagnostic de dépression. Est-ce que l'on se sort d'affaire avec la dépression mélancoliforme.

 

Louis Althusser  (1918- 1990)  a été l'un des philosophes les plus influents de la seconde moitié du XXe siècle.Auteur notamment de " Pour Marx "  et "Lire le capital" , il a enseigné et fut à l'école normale supérieure,  le maître à penser de plusieurs générations de philosophes. Il a toujours vécu à l'intérieur de la rue d' Ulm où il s' est installé en 1945,  à l'âge de 27 ans . Il en  a été le  secrétaire, l'agrégé, le répétiteur d'agrégation  ,  le caïman . Il conserve et utilise depuis l'enfance ce surnom de " Typapart " ( T, y, p,a, p, a, r, t) qui lui a été donnée  par sa sœur et une cousine dans l'enfance .

 Engagé dans le militantisme catholique depuis  la fin de son adolescence,  Althusser se retrouve parmi de jeunes intellectuels tournés vers le communisme , il adhère au parti communiste tout en restant , avec sa sœur , un catholique actif jusqu'en 1954 (Louis est un tala  (c'est à dire le chef de file des normaliens catholiques , de  ceux qui vont à la - tala- messe ) . Il conserve cette double militance catholique et communiste durant sept ans . Il restera au parti communiste avec cette position toujours critique à l'intérieur du parti "rester au parti dans une position ouvertement oppositionnelle" ( L'avenir dure longtemps , p268) jusqu'au drame de 1980.

Le 16 novembre 1980 , Louis Althusser  étrangle sa femme Hélène , dans leur appartement de l'école normale supérieure rue d'Ulm , à Paris. Il a fait la connaissance d'Hélène à son retour de captivité en 1945,   à l'âge de 26 ans, elle en avait 36. Hélène Rytmann ( Legotien) est alors une militante communiste depuis 1930,  juive,  résistante active. Leur lien est aussitôt définitif et total,  ils  restent  ensemble 35 ans durant, malgré la première hospitalisation de Louis en psychiatrie juste après leur premier rapport sexuel ( qui est le premier rapport sexuel de Louis ), malgré l'exclusion d'Hélène du parti communiste , exclusion qui sera votée également par Louis, malgré les rumeurs diffamantes sur Hélène à propos de sa collaboration avec l'intelligence ennemie , malgré les autres femmes que Louis va rencontrer , et malgré les multiples hospitalisations psychiatriques de Louis Althusser pour des épisodes mélancoliques.

Louis le philosophe dit avoir reçu de son professeur de philosophie en Khagne , une extrême clarté d'écriture,  un art de composer et la capacité de rédiger sur n'importe quel sujet à priori . "Ne pas se raconter d'histoire "et "penser par soi-même"  constituent les deux points de redéfinition du matérialisme. Il travaille sur Marx, développe la pensée de Marx au-delà de Marx lui -même mais il donne  également des cours sur Rousseau , Althusser s ' intéresse au raisonnement de Rousseau et montre comment chaque détail du texte est une réponse théorique aux difficultés qui surgissent du fait même de cette théorie,  la nature défigurée,  dénaturée  de Rousseau devient la nature aliénée pour Althusser . De Derrida,  il dira toujours que c'est le seul vrai philosophe de l'école. Il sera l'inspirateur discret mais décisif de nombreux normaliens et Khagneux comme Jean-Claude Milner , Jacques- Alain Miller,  Régis Debray. Il développe plusieurs concepts:  l'´après - coup , la coupure entomologique , la lecture symptomale ( "la lecture symptomale est cette méthode de lecture qui sans se confondre avec une banale herméneutique,  prescrivait de lire dans les textes plus que les textes et dans l'épaisseur des mots,  leur impense , leur part d'ombre,  la dette qu'ils  n'avouent jamais mais qui les trame silencieusement." ( ##BHL, préface des Lettres à Hélène, Grasset, 2015). Lire , au delà de l'auteur,  le texte d'un auteur  , constitua la lecture particulière et innovante de Marx. Autres concepts , l'appareil idéologique d'État, et soutient  "la philosophie n'a pas d'objet", " la philosophie n'a pas d'histoire", " le procès sans sujet ".  

Si Althusser dit de la psychanalyse " j'y suis complètement sourd",   il est notoire qu'il possède deux ouvrages de Freud :  la Technique psychanalytique et l'interprétation des rêves. Par ailleurs,  il est en analyse avec Laurent  Thévenin durant 14 ans avec des séances de narcoanalyse. En 1964 , il choisit comme analyste René Diatkine , analyste pour enfant qui a été analysé lui-même  par Lacan et a rompu avec Lacan. Louis Althusser accueille Lacan à l'école normale supérieure en 1963 quand ce dernier est exclu de l'hôpital Sainte-Anne, il connaît bien le travail de Lacan qu'il ne rencontre vraiment que quelque fois( pour l'accueil à l'école,  au travers de l'histoire du médecin hindou venu le voir  à propos de la lettre et  du destinataire ( "n'arrive jamais "champ philosophique / "arrive toujours " champ analytique ) , lors de la dissolution de l'école dans la séance qui a eu lieu au PLM et lorsque Lacan vient le voir après le suicide de Julien Sebbagh). Dans une lettre de 1969 , Althusser s'étonne de la naïveté des gens qui n'arrivent  pas à comprendre que "les analystes non lacaniens puissent  faire de bons traitements,  qu'on puisse dire des sottises en théorie et bien faire son métier". C'est son lien ambivalent à Diatkine , qui sera également l'analyste d'Hélène et sa position vis a vis de Lacan . Althusser a écrit un texte sur  Freud et  Lacan et anime un séminaire Lacan et  la psychanalyse à l' ENS en 1964 - 1965. Avec Lacan , c'est admiration et miroir , une même passion de dire le vrai , de s'éloigner de la foule par  le Freudisme pour Lacan et le marxisme pour Althusser.

 

La mélancolie d'Althusser commence en 1946 après le dépucelage par Hélène et son arrivée au pavillon Esquirol à Sainte-Anne. C'est la première décompensation , Pierre Mâle fait un diagnostic de schizophrénie mais Ajuriaguerra parlera déjà de psychose maniaco-dépressive. Pendant plus de la moitié de son existence , 33 ans ,  il passera de nombreux mois en hospitalisation psychiatrique à Épinay , au Vésinet , à la clinique Montsouris. Il aura des électrochocs dès 1950 , il prendra le fameux médicament dit " BOGO "( le bogomoletz fourni par des  médecins soviétiques qui est extrait de moelle d'âne ou de cheval supposé stopper le vieillissement) , des médicaments plus classiques le Niamide , l'Anafranil , du lithium , il prend tout cela et suit tous  ces soins psychiatriques. S' enchaînent "  saisons en enfer  médicalisé" et "illuminations sans lendemain",   il passe de la mélancolie à l'hypomanie,  de la mélancolie à la paranoïa. Alors qu'il connaît Foucault , qu'il introduit Canghilhem à l' université,  Althusser n'a aucun souci de se cacher , de jouer la comédie,  de se protéger,  de se mettre en scène en bonne santé. Il est presque sans critique. À la parution de la plupart de ses livres,  Althusser chute dans la mélancolie si  intense est sa difficulté de voir  éditer ses livres en son nom propre.

 

En 1980,  sa vie bascule dans la tragédie  et  le drame. Il présente un nouvel épisode mélancolique , doit être hospitalisé,  cette hospitalisation est retardée  de trois jours par une intervention d'Hélène auprès du Docteur Diatkine. Le 16 novembre vers sept heures du matin , Althusser , philosophe,  professeur à l'ENS réveille le Docteur Étienne et lui déclare qu'il vient de tuer son épouse, il  est dans un état d'agitation et menace de mettre le feu à la maison,  il est alors conduit au centre psychiatrique de Sainte-Anne. Un non-lieu est prononcé deux  mois après sans que le parquet ne demande de contre-expertise,  sans que le juge ne  procède à une première comparution , sans que L.A soit une seule heure en garde à vue. Michel Dubec , dans un article intitulé "la mélancolie meurtrière"  ( JFP 2015/2 n°42 , 105- 112 ) rappelle que pour Althusser, dans le contexte de l'époque ,  la primauté fut donnée au désordre mental et à la subjectivité. 

A l'époque, il circulait un mauvais jeu de mots  " Althusser le cou de sa femme "

Il sera hospitalisé à Soisy-sur-Seine puis à laVerriere. Il ne cesse pas d'écrire mais cessera de publier ,ne prendra  plus  sa carte du parti , il verra  René Diatkine jusqu'à sa mort , il décèdera  en 1990.

 

Dans les écrits d'Althusser, il y a une disproportion entre les neufs livres publiés de son vivant et les milliers de pages retrouvées  dans ses archives dont une dizaine de livres prêts à être publiés,  deux ouvrages importants vont paraître de manière posthume,  le premier s'intitule" les Faits "   il a été écrit en 1976 après le décès de son père , avant le meurtre et sera publié en 1992.

Le second" L'Avenir dure longtemps" sera publié également  en 1992. C'est une publication faite en réaction un billet de Claude Sarraute dans le journal Le monde en 1985 et intitulé "Petite fin " . Claude Sarraute commentait le meurtre anthropophagique de la jeune hollandaise par un japonais qui retourna dans son pays après avoir bénéficié d'un non-lieu en France et écrivait ceci " Nous , dans les médias dès qu'on voit un nom prestigieux mêlé  à un procès juteux : Althusser , Thibault d'Orléans , on en fait tout un plat,  la victime?  elle ne mérite pas trois lignes , la vedette,  c'est le coupable" . Althusser décide de répondre,  son texte,  dit- il , n'est ni un journal , ni des mémoires , ni une autobiographie"  , il le nomme une " trauma biographie".   J'ai écrit en 15 jours un livre de 250 pages sur mon histoire personnelle ,juridique ,psychiatrique, idéologique ,philosophique et politique"( p 13 , L'avenir dure longtemps) . Il précise "Et maintenant que je confie au public ,qui voudra bien le lire,  ce livre très personnel,  c'est encore , mais par ce biais paradoxal , pour rentrer définitivement dans l'anonymat , non plus de la pierre tombale du non-lieu,  mais dans la publication de tout ce qu'on peut savoir de moi , qui aurait ainsi à jamais la paix avec les demandes d'indiscrétion. Car cette fois,  tous les journalistes et autres gens des médias seront comblés et vous verrez qu'ils n' en seront pas forcément contents" ( p 242 ibid ). La première édition de" l'Avenir dure  longtemps" sera un succès immédiat , près de 40 000 exemplaires seront  vendus en quelques mois et d'innombrables traductions à l'étranger auront lieu.

De la même manière,  le journal de captivité,  les lettres à Franca seront donc des textes publiés de façon posthume.   Dans tous les écrits  d'Althusser, les écrits personnels,  lettres,  journaux revient régulièrement le terme d'imposteur et les manières d'être dans l'imposture, imposture dans l'acquisition du savoir par ce que Louis Althusser nomme lui-même "apprendre par ouï-dire"  prétendant régulièrement avoir peu lu Marx,  peu lu tel autre auteur et  s'en accusant. Françoise Gorog  note qu'il s'agit certes de l'imposture entendue dans toute cure de mélancolique mais qu'il s'agit aussi de" posture à la place"( la clinique lacanienne 2010/1, N°17, p15). On doit à Gérard Pommier l'éclairage important du fantasme ( si on peut utiliser ce terme la ) du  père du père, "être le père du père"  ,  comme manière de se tenir d'Althusser aussi bien pour construire son œuvre que dans sa vie et ses  rapports aux institutions. Le terme est du philosophe lui-même qui dit précisément" manière de régler paradoxalement mon rapport un père absent en me donnant un père imaginaire mais en me comportant comme son propre père " .( cité par FG##) .  Une solution élégante .

L'histoire d'Althusser expose cette question des rapports de la mélancolie et du génie,  de la mélancolie et du passage à l'acte dont Marcel Czermack rappelle qu'il n'est guère démêlé de celui de l'acting - out(" entre le passage à l'acte et l'acting out , on a jamais fait le ménage" dit Czermack cité par Michel Dubec , dans"  André Gide aurait-il pu  juger Althusser"  , JFP n ° 13 )  et enfin celle du suicide altruiste dans la mélancolie .

 

Le miroir dans la mélancolie .

 

Les identifications d'Hélène ( au sens de l'usage que fait Louis Althusser des différentes images d'Hélène )      

Si l'économie mélancolique d'Althusser se lit au fil de ses œuvres où il ne cesse de s'accuser d'être un imposteur , de ne pas avoir lu, de ne pas avoir fait, dans les Lettres ,il évoque aussi une vie très quotidienne et sa manière de s'en débrouiller, de traiter avec les autres , avec les tracas durant ses Séjours de convalescence . Les noms donnés à Hélène sont pluriels : " petite tête de Choucha" , "chourin", " ma petite tête ", " mon petit Chou Chat " , " vaillante ", " Ma carpe ", "ma bistoufle" , " chère petite tête " et aussi " Chère Hélène ", " helene" , " Salut Hélène ". Althusser signe Louis, petit  louis quand il est défait , réduit  ou Leloui, maître et possesseur d'un savoir assuré.

 

Il épouse Hélène un an après la mort de son père.

Elle tient pour Louis,  différents rôles,  "certains ( rôles )  sont évidents dans la relation des événements : celui de détentrice d'un savoir sur une histoire qu' Althusser s'efforçait de comprendre et de réaliser ou celui de la sœur salvatrice par exemple" ( G. Pommier,  p 184). L'oblativité , le dégoût,  la provocation,  la chute mélancolique confèrent  à Hélène d'autres places,  chacune de ces caractéristiques convoquant un personnage particulier .

 

Le trait d'identification d'Hélène à un personnage maternel est très présent . Hélène est une martyre comme sa mère était une martyre de son père. Louis Althusser ne cesse de fabriquer pour Hélène une fiction,  une existence démunie d'argent,  de moyens , d'amis , de personnages autour d'elle,  de reconnaissance,  elle devient une femme à sauver avant tout et de tout. Louis a ce souci permanent des moyens matériels,  du chauffage , des vacances,  des  trajets  d'Hélène. Cette  oblativité dépasse la signification usuelle du mot,  celle de service rendu avec générosité, gratuitement. "Vivant sans fin sur le sans  fond de la demande maternelle,  il lui faut donner s'il veut éviter de se donner d 'être coapte corps et âme par ce trou" ( ibid , p185):

Une lettre de Louis fait allusion aux moments difficiles et à la vie exclue d'Hélène :

 " Fais la part du temps encore une fois et accepte  d'attendre avec une patience active que tout ce trouble s'apaise . Je n'ai pas trouvé d'autre voie pour moi que l'acharnement de la patience  et cet acharnement doit être concret , c'est le travail: ton livre à taper, et ton travail à poursuivre obstinément auprès de ceux qui peuvent t'aider. C'est là ce que personne ne peut faire pour toi,  et c'est malgré tout acceptable dans la pire traverse.  Je crois qu'on peut attendre cela de toi et que c'est une question où tu peux , à peu de frais,  te donner la preuve que ta vie t'appartient - si l'argent te manque si cruellement pour résoudre certains problèmes.  dis-moi que tu es rentrée résolument dans cette voie qui est la seule qu'on puisse te proposer actuellement mais aussi la seule sûre .Et pour le reste,  laisse faire le temps et tes amis mais cela il faut que tu le fasses"(Lettres à Hélène ) . Comment faire inclure une exclue?  Question en miroir de ce qu' Althusser pose comme le fond de tous les problèmes philosophiques à savoir comment sortir du cercle tout on y restant . On voit qu'Althusser se vit dans la toute puissance du phallus imaginaire qui comble la mère, faute de symbolisation , il comble  réellement Hélène afin que rien ne lui manque,  rien ne manque imaginairement. Il est impossible pour lui de perdre symboliquement l'objet imaginaire et d'accéder au registre de l'avoir et de la subjectivité .

Dans la provocation,  Althusser considère que c'était encore au titre de mère qu'il provoque Hélène.

En effet , Althusser rencontre d'autres femmes dont il tombe amoureux,  mais dans un dispositif où il faut toujours organiser une rencontre avec Hélène afin qu'elle puisse donner ou non une approbation comme une mère. Il s'agit de femmes qui vivent  parfois assez loin,  Claire en Suisse,  Franca en Italie mais la précaution géographique ne dispense pas des cérémonies d'approbation et de protection. Et à chaque fois,  il défend son indépendance devant toutes les femmes qui lui proposent  une relation sérieuse au prétexte qu'elle risquerait de le priver d'Hélène et de provoquer un abandon.

Les lettres accréditent ce qu'il écrit dans " L'Avenir dure longtemps"  avec ce côté,  ce besoin de montrer les femmes qui lui plaisent , de les séduire devant elle. Il lui écrit : " je voudrais te dire que je crois que je ne suis plus le même inconscient,  je sais maintenant fort bien ce que ces brimades visait , nous savons que c'est ma mère,  et il y a pas le moindre doute là-dessus" ( Lettres à Hélène , p 640/ 1344 version ebook iphone ) . Et on peut lire cela comme ce que Lacan a explicité en terme de conséquences de l'absence de métaphore paternelle sur l'identité sexuelle. Absence de signification phallique qui est la raison du dégoût premier ressenti par Althusser à l'égard d'Hélène . On peut noter la similarité avec Joyce (  et chez Althusser,  on retrouve également une scène de l'enfance avec un refus de la bagarre et une conduite en" petite femme d'intérieur". )

 

L'identification d'Hélène à un personnage paternel,  au père se retrouve dans de nombreuses remarques de Louis Althusser . Il commence bien souvent ses lettres en s'adressant à Hélène en lui annoncent qu'il va lui parler " d' homme à homme" , ou qu' elle est un "vrai Jules" , "t'es un Jules et moi je t'adore" . Il vente fréquemment  ses qualités viriles.

L'identification d'Hélène comme un alter ego fraternel est incluse dans cette identification paternelle Ainsi dans une lettre , il lui raconte qu'il s'est acheté un short à Toulon et lui propose le même en lui posant la question.  "Si cela ne te déplaît pas , chère  amie,  j'aimerais vous rapporter un short d'ici,  j'ai trouvé en effet ce petit magasin qui" liquide" et les occasions y sont sensationnelles. Mais plusieurs questions:  outre la taille,  il me faut votre goût : short garçon?  ou fille?(   je crois que vous voulez  garçon) ..Hâtez vous de me fixer les idées voulez-vous aussi un slip de bain?" ( Lettres à Hélène )

Si un homme n'est pas un père,  un père est aussi un homme. Dans une lettre de 1962, il écrit ceci à très clairement à Hélène:"  en toi résidait  ce qui me manquait  ....ce rôle d'initiateur à la vie , la confiance que le père fait au  fils"( Lettres à Hélène) 

Elle est aussi une rivale du père,  c'est ce que suppose Althusser puisqu'il l' a choisie de telle sorte que son père refuse de la voir et qu'il ne l'épousera qu'un an après le décès de son père.

 

Enfin,  l' identification d' Hélène à une sœur se retrouve en plusieurs points. Par  la biographie d'Althusser , on sait que la sœur de LA, Georgette eut également un épisode mélancolique après la naissance de son fils.

La présence imaginaire d'une sœur à travers la femme est une constante dans les rêveries de LOuis Althusser  et il écrit à Claire dans une lettre du 13 décembre 1957 ceci " La vie est comme un jeu de miroir. On cherche son image dans son visage . on croit le chercher dans le sien, quand c'est dans le visage d'un autre qu'on peut lire ses pensées les plus secrètes. "

C'est au niveau de la vie politique que l' identification d' Hélène à une sœur est la plus évidente . On pourrait même dire qu'il  lui confère un rôle franchement fraternel,  il décrit ses rapports avec elle comme ceux  d'une  communion spirituelle "  dans ce que j'écrivais , elle retrouvait l'écho de son expérience de la pratique politique , dans ce qu'elle m'en disait,  je trouvais comme une anticipation de ce que j'écrivais" . C'est l'importance qu' Althusser attacha toute sa vie et sa volonté de faire réintégrer Hélène au sein du parti alors qu'il avait lui-même "senti sa main se lever au moment du vote de l'exclusion" . Hélène fut  pour le philosophe,  une sœur qu'il fallait réintégrer et cela non seulement par rapport à l'exclusion du parti mais aussi par rapport à celle de ses amis.

 

Il importe de noter que ces identification sont présentes l'une après l'autre,  qu'elle sont emboîtées  et se déboîtent , qu'elles sont successives, et sont ordonnées  par le cours des événements.

En miroir : En 1947 il écrit ceci à Hélène: " Je dois dire que si tu tiens le coup là-dessus , tu me fera le plus grand bien car tu ne n'es peut-être pas rendue compte,  mais je t'assure que certaines détresses et certains doutes me sont  insurmontables quand ils viennent de toi et je ne sais pas comment je pourrais survivre à ton échec. Peut-être,  parce que tu as été le témoin de ma détresse et que c'est pour  toi , pour la plus grande part , que j'ai pu me tirer d'affaire,  mais  j'envisage dans la terreur une détresse qui en toi serait inaccessible à toute raison et à tout secours .Je crois que tu ne serais pas seule à t'y perdre. " (Lettres à Hélène ,   p148/ 1155) . On voit ici l'issue du cycle des identifications et sa relance infinie. Si Althusser décompense   dans la rencontre sexuelle avec Hélène,  il considérera toujours qu'elle lui a sauvé la vie et que sans elle il aurait été voué  à une hospitalisation à vie, si elle l'a sauvé , c'est aussi parce qu'elle se présente comme une sœur secourable. Elle a également entretenu sa vie durant un rapport à la mort qu'elle n'a jamais caché à Althusser . C'est au fond,  la pulsion de mort à ciel ouvert dans le couple.  On voit bien la bascule entre a et i( a) et entre a et A. Si l'on comprend que Hélène a pu occuper toutes les places identificatoires pour Althusser mais également dans le miroir,  la place permanente d'un autre soi-même,  elle a alors aussi fait partie du discours d'objet, objet déchet, objet chu et l'on comprend dans la lettre citée plus haut  combien Althusser lui demande à elle,  qui en sait long sur la détresse, d'être comme une image de lui-même, symétrique en miroir et en même temps il lui demande de ne pas être prise comme lui, en miroir,  de ce côté du petit objet déchet. Il m'a semblé surprenant,  mais c'est peut-être ma confusion de lecture ,  mon ignorance,  de retrouver l' objet a en même temps que le a spéculaire  de i( a) . Est ce que la place donnée à Hélène permet le maintien d'un autre lui même en miroir , i(a) ? En instaurant une place de symétrie totale sur le plan imaginaire, Althusser maintient il un i(a) spécularisable en même temps que l'on repère une proximité avec l' objet a non spécularisable,   non objet du monde et est - ce cela qui tient un écart avec l'objet a (lui permet de ne pas s'y réduire ) ? Je ne sais comment le formuler mais il me semble que cette construction permet à Louis Althusser de se servir de l'image d'Hélène comme image spéculaire( lui - même dans le miroir ) . Il n'y a pas d'écart entre lui et elle et comme une sorte d'équivalence. Et peut-être à d'autres moments est-elle pour lui l'objet déchet à  lui permettant de ne pas si réduire ? C'est une hypothèse.

 

Et les trois causes des états mélancolique présentées par Louis Althuser peuvent être ainsi dites:  la peur d'être abandonné par le petit autre , la peur" qu'on lui mettre la main dessus " et celle "qu'on ait des idées sur lui."( et cela concerne aussi bien l'amour que la politique), la peur d'être exposé à une demande d'amour, la peur d'être exposée dans sa nudité être repérés comme un imposteur , qui va jusqu'à des idées d'indignité , de brûler ses récits ici on retrouve là,  les thèmes de la mélancolie avec la déphallisation, la chute de l'objet petit a et la perte de l'instance phallique ,  perte réelle dans la mélancolie.

Peut-on évoquer une coalescence identificatoire si on  repère que les différentes identifications  fusionnent au service de la pulsion de mort?

Dans le rêve prémonitoire du 10 août 1964,   dont on a une une transcription,  Althusser écrit ceci:

" Je dois tuer ma sœur ou elle doit mourir,  il y a une obligation impossible à éviter , un devoir,  presque devoir de conscience , avant une date ou une heure prescrite . La tuer avec son accord d'ailleurs : sorte de communion pathétique dans le sacrifice ( qui me rappelle quelque chose : je ne sais d'où ,  très lointain , avec une sorte de goût du pathétique communiant... je dirais presque comme un arrière goût de faire l'amour,  comme un découvrir les entrailles de -ma -mère ou sœur , son cou,  sa gorge pour lui faire du bien: sentiment un peu comparable au sentiment éprouvé en soignant soit ma mère , soit ma sœur, soit ma grand-mère .." . " pénétrer dans leur intimité pour les soigner- sauver , très proche du pathétique de la mort -donnée à ma sœur,  pénétrer dans son intimité,  violer  son corps , sa gorge,  lui donner la mort(  qui la sauvera, qui fera que l'ordre aura été respecté) ,  pour la sauver soigner.. " .(  Les rêves d'angoisse sans fin ) .

 

La nécessité d'un soutien de l'image spéculaire par un proche pour assurer la normalité dans les intervalles libres d'une Psychose maniacodépressive a été soutenue par Jean-Jacques Tyszler que Bernard Vandermersch cite.

Pour Althusser,  Hélène a sans doute assuré dans tous les moments ce soutien, et auparavant le grand-père maternel dont il a porté le nom Pierre Berger (" je m'appelle Pierre Berger " est la première phrase de son premier texte autobiographique, Les Faits ) . Les intervalles libres ( ou les inter crises avec ce que Ey nommait "la personnalité intercalaire ") il est vrai ,étaient rares et se résumaient à 3 mois par an . Cela n'évite pas l'identification complète à l'objet . Chez Althusser la question de la mélancolie fait évidence et la radicalité du geste suicidaire altruiste étonne au fond assez peu. On repère la position d'exception avec ce souci du Autre et du petit autre dans le suicide altruiste. Et c'est toute la question de l'altruisme adressé au A ou a.

 

Cela  interroge en retour pour moi  la clinique des sujets apparemment sans forclusion et qui se suicident  très radicalement lors de la perte réelle d'un point d'appui.

Une patiente que j'avais pensé présenter aujourd'hui, pour des raisons de réserves cliniques je ne l'ai pas fait mais j'en dis un mot : c'est une femme comme on dit" bien conservée " ,  la soixantaine,  retraitée depuis dix ans , qui m'est présentée  au départ par une psychologue analyste , comme une femme ayant possiblement un mari paranoïaque . Elle sort  d'une hospitalisation pour une tentative de suicide grave,  je vais la recevoir comme psychiatre pendant un certain temps, elle se présente comme une femme affable ,ayant un réseau social bien établi . Elle mène une vie assez autonome à côté d'un mari très absent,  presque séparés ils partagent un appartement à Paris et une maison de campagne en Normandie.  Elle évoque pour son mari une dépression , un Burnout , un éloignement d'elle. Cela n'apparaît pas très important  pour elle mais je suis surprise par l'aspect pas très névrotique de son discours ,une enfance difficile , une quête d'amour, une plainte devant l'absence de reconnaissance de sa fille de son mari et puis émerge la place de la maison de campagne qui n'est pas celle qui est celle de son mari mais dont elle entend bien faire une maison où elle aura  alors une place de grand-mère le jour où sa fille aura des petits-enfants. Elle m'apprend qu'elle a été très longtemps perdue ,  que la rencontre avec son mari , le mariage,  le fait de devenir mère l'ont   remise sur pied. Il n'y a pas de douleur d'exister manifeste . Un jour,  son  mari demande le divorce,  elle est plutôt très triste mais elle s'organise,  elle décide de demander à garder son nom à lui et je l'y encourage. Je la vois peu pendant l'été,  je l'attends en septembre,  elle n'est pas à son rendez-vous ´ j'ai un coup de fil la semaine suivante d'un ami médecin qui m'apprend qu'elle s'est pendue trois jours avant le divorce.

Là,  je peux évoquer une dépression non par défaut de symbolisation du phallus mais par la perte de ce qui se faisait , pour elle , le symbole de son appartenance phallique : un mari ,un nom , un statut d'épouse ,   peut-être une maison à la campagne. Il y a un certain maintien des images spéculaires, un fonctionnement  social apparent , probablement une désaffectation progressive du désir,  de telle sorte que cela donne une forme grave de dépression mélancoliforme  aboutissant à un suicide sans appel , sans que je puisse parler de mélancolie.Mais cela me questionne :  Pas d'identification totale à l'objet pour  se pendre ? Objet perdu , image insoutenable? Ou doit-on reconnaître le peu de tenue symbolique du nom du père, ce  qui viendrait alors remettre en cause la structure évoquée au début et nous inviter à nous questionner, non pas pour savoir s'il existe des mélancolies  qui ne seraient pas des psychoses mais si le passage à l'acte constitue un moment de mélancolie pure , si la mélancolie peut se réduire dans le temps du passage à l'acte? . La patiente mélancolique de François Leuret postulait" la personne de moi-même n'a pas de nom" .

L'écriture,  la création ou à défaut ou par moment le maintien absolu d'un autre soi- même dans le  miroir comme Althusser peuvent - ils constituer des solutions élégantes de stabilisation même pour un temps ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie :

Althusser L. , Des rêves d'angoisse  sans fin,récits de rêves ( 1941-1967) suivi de Un meurtre a deux ( 1985) , Éd Grasset , 2015 .

Althusser L. , Les lettres à  Hélène , Éd Grasset , 2011.

Althusser L. , L' avenir dure longtemps suivi de Les faits, 1992 , réédition 2007, Editions Stock/IMEC.

Dubec M. , André Gide aurait -il pu juger Althusser ? , JFP n° 13, p 37-39.

Dubec M. , La mélancolie meurtrière , JFP n° 42 , p 105-112.

Dissez N., Pour en finir avec la bipolarité , JFP, 2015/2, n°42.

Freud S., Deuil et mélancolie , 1915 , Métapsychologie, Gallimard , 1968.

Gorog F., La mélancolie d'Althusser ,La clinique Lacanienne 2010/1, n°17, p109-126.

Lacan J., Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je , Les Écrits , édition du Seuil, 1966.

Lacan J., L'identification , séminaire 1961-1962   Éditons ALI , 1995 .

Pommier G., La mélancolie , Vie et œuvre d'Althusser, 1998, coll. Champs Flammarion , 2009.

Thibierge S.,Le nom, l'image , l'objet, PUF, 2011.

Vandermersch B., La mélancolie chronique existe - t- elle ? , La clinique lacanienne , 2010/1, n°17, p 99-107.

 



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- Auteur : Pascale MOINS
- Titre : 5 Le rêve et le miroir dans la mélancolie
- Date de publication : 16-02-2016
- Publication : Collège de psychiatrie
- Adresse originale (URL) : http://www.collegepsychiatrie.com/index.php?sp=comm&comm_id=168