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COMMENT ABORDER ,AUJOURD'HUI, MÉLANCOLIE ET DEPRESSION?


7 Une dépression qui vient du Réel






 Une dépression qui vient du Réel

 

Roland CHEMAMA

 

 

J’ai intitulé mon texte : une dépression qui vient du Réel. Je dirai tout de suite que je prends d’abord dépression dans un sens assez large, celui que l’argument lui-même propose, lorsqu’il présente une dépression qui peut aller « du simple désintérêt au désinvestissement massif, d'une perte de l'enchaînement discursif à la paralysie de la pensée, de l'inhibition de l'action à l'acte mortifère ou à son inversion dans une exaltation stérile ».

L’argument indique alors qu’une dépression ainsi définie « interroge les modalités de notre rapport au monde ». Il me semble que dire les choses ainsi - ce qui me convient très bien - cela conduit à faire de la dépression, au delà de l’éventuelle entité clinique, une position subjective, et on peut sans doute penser alors, même si je ne m’en servirai pas, à ce que Mélanie Klein a défini comme position dépressive.

Bien entendu cette façon de prendre les choses n’interdit pas, dans un second temps, de distinguer des entités cliniques qui peuvent être assez différentes. Il n’est pas question  pour moi de remettre en question, autrement qu’à la marge, les distinctions que nous faisons entre névrose et psychose. Et par ailleurs je me méfie bien sûr, comme sans doute la plupart d’entre vous, de certains abords confusionnistes liés à l’emploi très large qui peut être donné à ce terme de dépression, dans la modernité, de la médecine au discours courant. Pourtant, malgré cette méfiance j’ai cru pouvoir, il y a une dizaine d’années, me demander si les analystes, aujourd’hui, ne sont pas confrontés, bien souvent, à une clinique où les personnes qui consultent ne mettent pas en avant des symptômes bien identifiés, disons les symptômes sur lesquels portent, pour l’essentiel, les contributions freudiennes.

Cette clinique, qui bien sûr n’est pas apparue brusquement au vingtième siècle, mais qui s’est sans doute beaucoup répandue, je la désignerai, pour aller vite, comme inhibition radicale du désir et de l’action. Dans un livre, datant de 2006, j’ai tenté de l’aborder à travers l’idée, présente chez Lacan, d’une « grande névrose contemporaine ». Celle-ci, qui associe selon lui impuissance et utopie, est à référer (il le dit dans un texte datant de 1938) à un déclin de ce qu’il appelle à l’époque l’imago paternelle. En somme le sujet ne trouve plus, dans l’instance paternelle, ce qu’il y trouvait auparavant. À la fois un obstacle auquel s’opposer et un modèle d’action. Et c’est cela qui le prive de l’énergie qui lui serait indispensable.

Je ne vais pas, cependant, m’attarder sur ce rappel. Je vais seulement en conserver l’idée qu’il faut vraiment se poser la question d’une dépression définie comme une position subjective qu’on rencontrerait fréquemment aujourd’hui, une position qui se définit comme renoncement du sujet à toute possibilité d’une véritable action, et je vais tenter d’analyser cela à partir d’un autre point. 

* 

Partons, pour aller aussi vite que possible à l’essentiel de ce que je voudrais dire, de la plainte si fréquente de ces sujets qui viennent nous trouver en nous disant qu’ils se sentent perdus, « paumés », qu’ils n’ont, dans leur existence, aucun repère, qu’ils ne peuvent former aucun projet, qu’ils n’ont de goût à rien, que tout perd sens. Leur monde semble effectivement avoir perdu, radicalement perdu, les coordonnées qui leur permettraient de situer valeurs positives et valeurs négatives, les coordonnées qui leur permettraient de se donner un but, au point qu’ils éprouvent leur vie comme une errance dans un univers indifférencié.

J’ai ainsi pu évoquer, dans mon livre - ce n’est qu’un exemple - une jeune femme qui n’était pas une psychotique, mais à qui il arrivait, se retrouvant près d’une gare, de prendre un  train, n’importe lequel, d’aller n’importe où, dans une ville où elle n’avait rien à faire, avec l’effet d’étrangeté qu’on devine. Alors je dirai que des tels sujets, ils ont du mal à percevoir le monde où ils sont en fonction de coordonnées symboliques, et même en fonction d’un repérage imaginaire. Ce monde indifférencié qui est le leur, ce monde qui jusqu’à un certain point est hors-sens, il me semble que dans nos catégories il a plutôt à voir avec le Réel.

Pouvons nous donc partir de là souligner le rapport entre ce qui constituerait un symptôme dépressif et le Réel ? Évidemment on pourrait me dire que c’est de tout symptôme que Lacan a pu énoncer, àà un moment donné de son enseignement,

que « le symptôme vient du Réel ». Mais précisément c’est seulement à un moment donné. Lacan a commencé par avoir une représentation du symptôme assez différente, plus proche sans doute de l’approche freudienne. Cette approche, classique, elle consiste à définir le symptôme comme « signifiant d’un signifié refoulé de la conscience du sujet . Le symptôme, comme le rêve, viendrait dire quelque chose. Il dirait un désir qui, parce qu’il est refoulé, ne peut être exprimé par la parole. Et il faut bien dire que cette définition, davantage que celle qui fait du symptôme quelque chose qui vient du Réel, permet de concevoir de façon cohérente la disparition du symptôme. Dès lors que le sujet aura dit, un peu plus directement, son désir inconscient, il n’aura plus besoin de le dire avec son corps ou à travers quelque mécanisme obsessionnel. Lacan cependant fit à un moment donné du symptôme quelque chose qui vient du Réel. Cela pose quelques problèmes dans notre conception de l’interprétation, mais ce n’est pas par cela que je veux commencer.

Je poserai une toute autre question. Ne pourrait on penser que quand Lacan en vient à dire que le symptôme vient du Réel ce n’est pas seulement parce que sa théorie évolue, mais parce que le champ du symptôme est en train de se modifier ? Autrement dit ce que j’ai décrit il y a un instant, cette perte de tout le sens que le sujet pouvait donner à son action, cette errance dans un univers indifférencié, cela se présente tout de même très différemment des symptômes hystériques, par exemple, dans lesquels le sujet est si proche d’accéder au mot de son symptôme. Ne peut-on considérer que c’est donc aussi parce que c’est une clinique nouvelle qui s’installe que la théorie va devoir la conceptualiser autrement ? Vous voyez que cela donnerait à ce que nous appelons dépression une valeur paradigmatique dans la clinique, et par la même une valeur tout à fait importante dans notre théorisation. 

* 

Je ne sais pas ce que vous penserez de cette dernière hypothèse. Elle a pour moi l’avantage de ne pas faire comme si la théorie se développait par un mouvement purement interne. Lacan, en particulier, était très attentif à des faits relevant du social. Et il me semble que l’argument invite à prendre les choses à partir, je dirai, du Réel social. Mais il me faut être plus précis. Il me semble que l’attention à la place de tous les phénomènes dépressifs et mélancoliques dans le social actuel incite, par elle même, à chercher un éclairage qui à la fois soit rigoureux et en même temps qui permette de rassembler ces phénomènes au delà de leurs différences structurales.

L’objection à leur rassemblement c’est bien sûr qu’on ne peut confondre avec d’autres formes les formes spécifiquement psychotiques. Mais nous avons tout de même évolué concernant la psychose. Et peut-être également concernant des formes qui soient relèvent de psychoses avec suppléance, soit sont difficiles à situer au delà de la simple nomination « borderline » qui vaut ce qu’elle vaut. Disons que le concept de forclusion, et notamment de forclusion du Nom du Père, a longtemps été la seule approche forte de ce qui pour certains sujets, en l’absence de cette pièce essentielle de la symbolisation, les livrait au déchaînement du réel. Mais le symbolique peut être affecté de diverses façons, et cela suffit à nous mettre devant la nécessité d’inventer un repérage plus complexe. Il n’est pas impossible par exemple - et je crois que ce à quoi je vais faire allusion n’est pas pour rien dans ce qui se passe dans la pathologie contemporaine - il n’est pas impossible que des phénomènes historiques comme la shoah aient produit, pour plusieurs générations, une perte de sens.

Cette perte de sens, par quoi je rejoins ce dont je parlais au début, peut nous amener à parler d’une « dépressivité » contemporaine. Lorsque j’ai écrit, non pas mon livre sur la dépression, mais La psychanalyse comme éthique, je me suis aperçu que je rejoignais sur ce point Jean-Jacques Tyszler. Écrivant ce dernier ouvrage j’en étais d’ailleurs venu à penser que c’était sans doute la littérature contemporaine qui pouvait donner la meilleure approche de ces phénomènes collectifs. Je m’étais référé  à Georg Maximilian Sebald parce qu’il me semblait que dans ses œuvres on saisit au mieux les effets historiques d’une période où le sujet ne put plus donner d’autre sens à la marche du monde que le ravalement au pire, Un sujet placé dans un tel contexte ne peut plus croire à la raison, ou encore à ce qui en fait le fond, le langage lui-même.

Ce sujet perd en quelque sorte son abri, sa maison, et cela ne peut manquer d’affecter son désir. Non pas comme le ferait un refoulement, qui serait en même temps symptôme, retour du refoulé, mais comme une inhibition plus ou moins radicale, Tout cela est très clair chez Sebald, dans cette oeuvre où les personnages sont dans une espèce d’errance indéfinie, où ils ne peuvent reconnaître aucun lieu comme leur, parce qu’ils ont perdu leur maison, la demeure spécifiquement humaine que devrait nous assurer notre rapport au logos. Mais aujourd’hui, si je devais vous renvoyer à une œuvre littéraire qui dit quelque chose de notre monde, je pourrais, pour varier mes références, risquer un petit développement sur Patrick Modiano. Celui-ci vient sans cesse buter sur un réel hors sens, où il ne retrouve rien de ce qu’il cherche, mais il met en œuvre une tentative désespérée pour situer une géographie urbaine, des lieux circonscrits au moins par une nomination (c’était « un quartier proche des grands boulevards et de la Bourse »). Modiano essaie donc de mettre en place les éléments d’une symbolisation et il parvient plus ou moins, malgré les apories de l’imaginaire, à une espèce de récit, comme s’il avait réactivé un registre dynamique…Il me semble que même si le Nobel de littérature l’a un peu surpris, sa désignation venait bien dire ce qu’il y a sans doute d’essentiel dans son œuvre, par rapport précisément à cette dépressivité contemporaine. 

* 

Je terminerai par trois remarques. La première c’est que les phénomènes que je tente de décrire peuvent trouver leur place dans un ensemble de traits que l’on relève souvent chez le sujet contemporain, en tant que celui ci se trouve fréquemment dans l’impossibilité d’accepter la dimension du manque. Certes il ne s’agit pas ici d’affirmer le droit à la jouissance de l’objet. Le sujet dont je parle ne peut accepter le manque parce que celui-ci est toujours confondu avec un vide insupportable. Ainsi, alors même que le sujet dépressif paraît très éloigné de celui qui veut jouir à tout prix, il se situe au fond dans la même impasse en ce qui concerne la possibilité d’accès au désir.

La seconde remarque c’est que, bien entendu, parler d’une dépression qui vient du Rée, ça ne conduit pas nécessairement à dédouaner le sujet de sa responsabilité. C’est précisément à propos de la dépression que Lacan, dans Télévision, parle d’une lâcheté morale, qu’il oppose au « devoir de bien dire ». C’est bien indiquer au sujet une responsabilité, ne serait-ce que celle de parler. À quoi il faut ajouter que Lacan, dans ce texte, a une conception assez extensive de ce qu’il appelle dépression. Pour peu, dit-il, que cette lâcheté aille à la psychose, c’est le retour dans le Réel de ce qui est rejeté du langage, c’est l’excitation maniaque par quoi ce retour se fait mortel. Autrement dit on peut bien, partant de la dépression, l’interroger jusqu’au point où elle prend forme de psychose, jusqu’au point où elle devient mélancolie avec ses retournements maniaques. On ne fera que pousser jusque là la question, essentielle pour les analystes, d’une responsabilité du sujet.

Et enfin une toute dernière question. Parler de responsabilité du sujet ce n’est pas dénoncer une culpabilité, c’est prendre au sérieux la possibilité qu’il puisse choisir de chercher, grâce à l’analyste, un autre rapport à son symptôme. C’est là qu’on rejoint une question que j’ai posée très tôt. Si le symptôme peut se définir comme « signifiant », on conçoit que la psychanalyse, cure par la parole, puisse remanier la façon dont le sujet peut dire son propre conflit interne. Le sujet dira de façon plus directe ce que le symptôme disait de façon voilée. Qu’en est-il en revanche si le symptôme, et disons ici le symptôme dépressif, se définit comme Réel ? Je dirai seulement que Lacan, à l’époque où il développa cette conception, ne renonça pas à l’idée que l’analyse puisse avoir quelque effet sur un symptôme venant du RéelIl en vint à dire qu’un symptôme ainsi défini il s’agissait de « l’apprivoiser jusqu’au point où le langage puisse en faire équivoque ».

Qu’est-ce que cela veut dire, l’apprivoiser ? Je laisse ce point ouvert. Il me semble néanmoins que cela a à voir avec le fait que pour que le symptôme soit repris dans l’ordre du signifiant, qui est celui de l’équivoque, l’analyste doit y mettre davantage du sien. Je rejoins ici une question plus générale. Il est arrivé à Lacan (c’est dans le séminaire L’acte psychanalytique) de dire que « ce en quoi le psychanalyste agit si peu que ce soit, mais où il agit proprement dans le cours de la tâche, c’est d’être capable de cette immixtion signifiante, qui à proprement parler n’est susceptible d’aucune généralisation qui puisse s’appeler savoir ».

Je vous propose alors l’idée que ce type d’intervention de l’analyste - y aller de ses propres signifiants pour que le sujet ne reste pas enfermé dans un Réel non élaboré - c’est particulièrement indispensable avec le sujet pris dans une dépression massive. Et puisque je vous ai dit tout à l’heure que la dépression pouvait avoir une place paradigmatique dans notre clinique, peut-être faut il ajouter que nos interrogations sur la façon dont l’analyste s’y prend avec elle a sans doute aussi une place paradigmatique dans notre questionnement sur la méthode analytique telle qu’elle fonctionne aujourd’hui.

 

 

 

 



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- Auteur : Roland CHEMAMA
- Titre : 7 Une dépression qui vient du Réel
- Date de publication : 05-01-2017
- Publication : Collège de psychiatrie
- Adresse originale (URL) : http://www.collegepsychiatrie.com/index.php?sp=comm&comm_id=172