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FIGURES DE LA MÉLANCOLIE janvier 2017


Portraits de la mélancolie dans l'histoire de l'art et de la médecine










 Portraits de la mélancolie dans l’histoire de l’art et dans celle de la médecine.

 

 

   En 2005 a été organisée sous la direction de Jean Clair d’abord à Paris au Grand Palais, puis à Berlin au Staatliche Muzeum une magnifique exposition intitulée « Mélancolie. Génie et folie en Occident » avec publication d’un splendide catalogue des pièces exposées qui est certainement un des meilleurs ouvrages sur la mélancolie que je connaisse. Quand on parcourait les salles dont chacune était consacrée à un des âges de la civilisation occidentale, la Renaissance, l’Age classique, le Romantisme, l’Ere industrielle, les Temps modernes ou ceux postmodernes dans lesquels nous vivons on découvrait exposés dans chacune d’elles des œuvres d’art, des objets parfois surprenants mais aussi des textes philosophiques ou médicaux sur la mélancolie et ce que l’on entendait par là à chacune de ces époques.

   Je voudrai aujourd’hui vous faire visiter les salles d’un palais imaginaire où auraient été rassemblé de la même manière des portraits de la mélancolie tracés par des artistes ou par des médecins dont certains ont été eux-mêmes mélancoliques. Il y a d’ailleurs des livres d’images où sont rassemblées les plus connues de celles de la mélancolie (1)

   Certaines sont célèbres comme la Melancolia de Mathias Gerung qui est conservée au musée de Karlsruhe, la célèbre gravure de Durer ou la Mélancholie (vers 1530) de Lucas Cranach qui datent de la Renaissance.  La mélancolie est représentée dans ces œuvres sous l’aspect d’une belle jeune femme qui ne paraît pas spécialement triste mais plutôt passer le temps, comme on dit, à méditer sus le sens de l’existence et qui est entourée de personnages ou d’objets divers qui ont une valeur symbolique qu’il ne nous est pas facile de décrypter ce que pouvait sans doute faire les contemporains: angelots nus, formes géométriques, comète traversant le ciel, etc. Toutes ces icones renvoient à la conception hippocratique de cette maladie due à un déséquilibre des humeurs par excès de bile noire d’où l’étymologie du terme la désignant et la nécessité de la traiter en désopilant, c’est-à-dire en désengorgeant, la rate où est censée se former  cette humeur ; mais les quatre humeurs vitales sang, bile noire, bile jaune et phlegme ou pituite sont elles-mêmes  en rapport elles-mêmes avec les quatre éléments chaud, froid, sec, humide qui dépendent du macrocosme.

   Saturne, le dieu par excellence de la mélancolie est hivernal; la planète qui porte son nom est   placée sous le signe zodiacal du Capricorne, dans lequel pénètre le soleil au solstice d’hiver, le 25 décembre, date de la naissance du Christ, signe de renouveau.

   Les médecins qui jusqu’à la Renaissance étaient aussi   astrologues, faisaient l’horoscope de leurs malades pour prévoir leurs éventuels changements d’humeur.  Les deux reines de France issues de la famille des Médicis, Catherine et Marie, auront des médecins, qui seront même pour certains nommés médecins ordinaires de leurs Majestés très chrétiennes, versés en astrologie, Nostradamus pour la première et Timothée Montalto pour la seconde qui prit soin de faire venir d’Italie à Paris lors de son mariage avec Henri IV ce juif marrane portugais docteur de Salamanque   dont je vais vous reparler.

   Pour ce qui est des âges de la vie Saturne est le dieu de la vieillesse qui est un âge triste mais la mélancolie est, je l’ai dit, représentée jusqu’à la Renaissance par des jeunes femmes même s’il y a aussi des portraits d’hommes, de mendiants ou de saints âgés comme Saint Jérôme qui paraissent en proie à la tristesse, au tædium vitae propre à cet âge dans le sexe dit fort.

   Le premier grand livre moderne sur la mélancolie est celui que publie en 1662 en anglais un auteur d’Oxford qui signe la première édition de son Anatomy of Melancoly d’un pseudonyme :  Democritus Junior. Le frontispice est étonnant car figurent autour du titre 8 vignettes : les portraits de Démocrite d’Abdère et de Démocritus Junior entourés de ceux de la Jalousie, de l’Inmamorato, de l’Hypocondriacus, du superstitieux et enfin du « fou furieux » figures qui apparaissent nous dirions de nos jours comme les formes cliniques de mélancolie observées chez le jaloux, l’enamouré l’hypocondriaque, le superstitieux ou le furieux. Robert Burton a emprunté son pseudonyme à l’histoire de Démocrite jugé fou par ses compatriotes d’Abdère parce qu’il riait tout seul alors qu’Hippocrate appelé en consultation en voisin par ceux-ci le jugea au contraire sage de rire de la folie des hommes, histoire très     connue jusqu’à l’Age classique puisque La Fontaine en a fait le sujet d’une de ses fables les plus réussies. 

   Burton a signé de son nom les cinq éditions corrigées et augmentées de son ouvrage qu’il a faites jusqu’à sa mort, la 5ème parue de façons posthume et l’ensemble de ces éditions a été traduit en français et publiés avec une préface de Jean Starobinski et une postface de Jackie Pigeaud. 

   Burton qui précise dans son anatomie être né sous le signe de Saturne dit avoir écrit son livre pour se soigner en donnant le conseil de ne rester ni oisif, ni solitaire mais si à l’université il n’est pas resté inactif, il est par contre resté solitaire en raison du célibat des professeurs oxfordiens. L’ouvrage de ses prédécesseurs le plus cité par Burton est celui publié en latin en 1614 à Paris par le médecin de Marie de Médicis et de Louis XIII, Philotée Montalto.

   Jean Starobinski reprendra cette préface à Burton dans L’Encre de la mélancolie recueil de ses depuis sa thèse de médecine sur le traitement de la mélancolie des origines jusqu’à 1900 publiée en 1960, date qui marque un tournant révolutionnaire dans l’histoire de ce traitement.

   Surtout Jackie Pigeaud et lui-même sont les auteurs de deux des chapitres de la « Partie VII. La naturalisation de la mélancolie » du catalogue de l’exposition au Grand Palais :

-Pour Pigeaud La mélancolie des psychiatres. Esquirol et la lypémanie (P. 386-3997)

- Et pour Starobinski.  Mélancolie moderne : Portrait du Dr Gachet extrait d’un article paru dans une revue médical.

   Il faut entendre par « naturalisation de la mélancolie » que ces médecins ne considèrent plus la mélancolie comme surnaturelle mais comme une maladie naturelle.
   Pigeaud cite l’article qu’Esquirol a consacré en 1820 à la Lypémanie ou mélancolie : « Le délire monomaniaque, connu anciennement sous le nom de délire mélancolique, a été décrit avec un soin particulier par les auteurs du XVIIe et du XVIIIe siècle. Toutefois le mot mélancolie se rattachant par son étymologie aux théories de l’humorisme, étant consacré à exprimer la tendance de l’âme aux affections tristes, monsieur Esquirol a cru devoir créer une expression scientifique pour désigner les divers états d’aliénation partielle, et la dénomination de monomanie, depuis longtemps adoptée par tous les médecins, n’a plus besoin aujourd’hui d’explications, ni de commentaires ».

   J’en ajouterai cependant un et qui est que pour Esquirol le diagnostic de lypémanie cette, aliénation partielle,  incluait comme signe primordial sinon pathognomonique des idées de suicide ; je soulignerai aussi que quand Esquirol rassemble à la fin de sa vie ses écrits dans un recueil intitulé  Des maladies mentales il prend soin de l’illustrer  de portraits d’aliénés gravés par Ambroise Tardieu pour montrer qu’un diagnostics tel celui de « lypémanie » peut être fait seulement en voyant la souffrance exprimée par le faciès du malade.

   Le texte de Starobinski est intéressant car c’est un commentaire du Portrait du docteur Gachet peint pas Van Gogh à Auvers-sur-Oise en 1890 qui figurait à l’exposition du Grand Palais or c’est ce médecin qui a parlé le premier de mélancolie à propos du peintre, diagnostic qui n’avait pas été évoqué à Saint Rémy -de-Provence où Van Gogh avait été hospitalisé auparavant. Celui-ci va se suicider quelques semaines plus tard, le 29 juillet, ce qui paraît confirmer ce diagnostic. Surtout le docteur Gachet qui   au cours de ses études avait fait un stage dans le service du docteur Falret à la Salpêtrière   avait pour sa thèse soutenue à Montpellier choisi d’écrire une Etude sur la mélancolie où il rapporte des signes considérés comme pathognomoniques à l’époque d’un tel état mélancolique. Starobinski s’interroge aussi sur la signification symbolique de certains des objets qui figurent dans ce portrait, deux romans des frères Goncourt dont le titre est lisible et surtout une fleur de digitale, plante médicinale.

   Signalons qu’il existe outre la version du Portrait du docteur Gachet conservée au Musée d’Orsay, qui est celle qui a inspiré Starobinski, une autre version peinte à la même époque à la demande du médecin et qui a été en possession de plusieurs collectionneurs privés à la suite de ventes aux enchères qui en ont fait la peinture la plus chère du monde et dont on ignore où elle est conservée actuellement de sorte qu’elle n’était pas été exposée au Grand Palais.

   Il a été publié récemment un ouvrage sur la « maladie de Van Gogh » recueillant des documents conservés au Musée Van Gogh d’Amsterdam et parmi eux figure une eau-forte intitulée Portrait du docteur Gachet où à ma grande surprise celui-ci ne m’est pas apparu déprimé comme sur ceux peints à l’huile par le même artiste (p.116). Je me demande si tout compte fait ces   toiles ne sont pas des sortes d’autoportraits en miroir, l’artiste peignant sur la toile le reflet de son visage   tel qu’il le voit dans le regard de son modèle.

   Les médecins qui ont traité Van Gogh à Arles ont attribué les troubles mentaux dont il a souffert à la consommation d’absinthe dont les méfaits étaient dénoncés à Paris par le jeune Valentin Magnan. Les liens entre la maladie mélancolique et l’usage de divers toxiques, dont l’alcool, par le sujet pour calmer sa douleur morale, restent une des questions les plus complexes de la psychopathologie.

   Charles Baudelaire a beaucoup critiqué dans les Paradis artificiels les tentatives faites par Jacques Moreau (de Tours) pour traiter des aliénés en leur faisant absorber du haschich l’aliénation artificielle transitoire produite par la drogue devant en quelque sorte pas disparaître celle naturelle ; il était bien placé pour savoir que l’alcoolisme chronique ne guérit pas le spleen. Nous pouvons employer à nouveau ce vieux mot français, spline qui désigne la rate avec l’orthographe britannique qu’utilise Baudelaire.  Le nom de Baudelaire est cité à de très nombreuses reprises dans le catalogue de l’exposition notamment pour ses trois autoportraits (pages 334) que le poète souhaitait faire figurer en tête de l’édition originale des Fleurs du Mal.

   La photographie vient d’être inventée et les portraits de mélancolique dont nous allons disposer dorénavant sont des daguerréotypes.

   Jacques-Joseph Moreau (de Tours) dédicace Du haschich et de l’aliénation mentale publié en 1845 à son maître Esquirol qui lui avait permis de faire un voyage en Orient au cours duquel il s’était initié à l’usage de cette drogue dont il a analysé les effets sur lui-même ; c’est Théophile Gauthier qui a popularisé les auto- expérimentations faites au Club des Haschischins par des médecins, des écrivains, des artistes et des avocats. Au Grand Palais c’est un autre ouvrage de Jacques Moreau de Tours L’arbre généalogique du génie et de la folie car le thème général était les rapports du génie et de la mélancolie, question sur laquelle on s’interroge en Occident   depuis le fameux fragment XX du pseudo-Aristote. Le n° 40 était le frontispice des Problématise dans une édition parisienne de 1520 qui se trouve dans la Réserve des livres rares et précieux de la BnF.

   L’écrivain le plus inspiré par l’Orient et le haschich est Gérard Labrunie qui sous le nom de Gérard de Nerval a publié de nombreux textes sur ces expériences par exemple dans le recueil Les Illuminés (1852). Il était traité pour une  « folie périodique » et c’est après sa sortie  de la clinique du docteur Blanche où il avait admis pour un épisode maniaque qu’il s’est suicidé en 1855 en se pendant à une grille de la place du Châtelet, lieu assez sinistre à l’époque.

   L’aliéniste Brierre de Boismont qui utilisait des méthodes modernes de traitement dans sa maison de santé de la rue neuve Sainte-Geneviève a publié en 1856 Du suicide et de la folie- suicide : considérées dans leur rapport avec la statistique, la médecine et la philosophie, un des premiers ouvrages modernes de psychiatrie, où il s’intéresse à l’acédie qui a touché certains pères de l’Eglise.  Baudelaire opposé à l’usage du haschich pour traiter la folie, fera connaître en France Edgar Poe par ses traductions des œuvres de cet écrivain dont le nom est cité dans le catalogue de l’exposition au Grand Palais. Marie Bonaparte publiera dans l’entre-deux-guerres quand les surréalistes s’intéresseront à la psychanalyse, au cinéma et au marquis de Sade, une étude sur Edgar Poe  ouvrage dont je vais parler.

    Mais en attendant je soulignerai que quand on lit les contes d’Edgar Poe on est frappé par le fait que c’est  souvent le récit de l’assassinat d’un personnage fait par l’assassin qui utilise pour le tuer une  méthode étrange comme l’hypnotisme et pour le punir d’un crime que nous ignorons. Par exemple  dans La barrique d’amontillado The cask of Amontillado Fortunato, l’infortunée victime, est emmurée vivant dans la niche d’une cave à vin après s’être enivré au Médoc avec son assassin ; notons l’importance que tient l’alcool dans l’inquiétante étrangeté de ces récits. 

    L’ouvrage  de Marie Bonaparte sur Poe est  étonnant ; il fait 922 pages, comme une thèse de doctorat et la princesse à qui son père avait interdit de faire des études de médecine, étudie tous les textes de Poe, ceux traduits et publiés par Baudelaire et les autres, pour analyser leur contenu inconscient par rapport au complexe d’Œdipe en les situant par rapport à la vie    familiale et personnelle de l’écrivain. A propos de la nouvelle Never BET the Nevil Your Head, conte qui n’a pas été traduit pas Baudelaire, elle écrit « Je connais une femme, à la personnalité assez virile, qui, lorsqu’elle était enfant ,se voyait souvent tourmentée par un rêve de pont…Or l’analyse de cette femme le montra :ce pont représentait bien dans son inconscient le phallus, cependant non le phallus du père ,mais de la mère-plus exactement de la nourrice , la nourrice ayant tenu lieu de mère à cette enfant ,orpheline de mère dès la naissance » (P.658). On comprend que la princesse, dont la mère est morte en la mettant au jour se soit intéressé à Edgar Poe dont elle fait un sadique avec pour parèdre le masochiste  Baudelaire dont elle publie le portrait d’après la photographie de Nadar où le poète ne paraît pas mélancolique. Pour Marie Bonaparte c’est le sadisme universel régnant dans le cœur des hommes qui explique l’emprise d’un Poe sur Baudelaire et sur nous. Mais ajoute-t-elle « Poe n’était   essentiellement un sadique mais une nécrophile. Et la nécrophilie n’a peut-être pas le même rayonnement universel fatal que le sadisme dans le psychisme humain » (P.854). Elle cite ensuite les textes publiés par Ludger  Lunier à propos de l’affaire du Sergent Bertrand, violeur de cadavres qui avait été condamné à un an de prison pour violation de sépulture et au fameux article de Claude Michéa Des Déviations maladives de l’appétit vénérien dans L’Union médicale du 17 juillet 1849 qui font entrer les perversions sexuelles dans le champ de la médecine. Pour la princesse Marie Bonaparte les deux sortes de nécrophilie qui sont l’essence même de l’inspiration d’Edgar Poe trouvent ailleurs des échos que dans l’âme franchement sadique de Baudelaire » (p.859). Ces âmes seraient-elles toutes deux marquées par l’amour pour un être cher mort dont elles n’ont pas pu faire le deuil ? Comme l’inconsolable  Gérard de Nerval qui avait perdu sa mère enfant.

    Cet ouvrage est illustré de nombreuses gravures en particulier une d’après un daguerréotype d’Edgard Poe datant de  1840, d’un autre de lui en 1848 ainsi que d’une photographe et d’un dessin de Charles Baudelaire et d’un portrait de Jeanne Duval. Dans les deux portraits de Poe reproduits   l’écrivain apparaît sous un aspect sévère mais son faciès n’est pas celui d’un mélancolique ou d’un homme précocement détruit par l’alcool.

   En 1854 avait eu lieu un débat à l’Académie de médecine entre Jules Baillarger qui avait décrit la « folie circulaire » et Jean-Pierre Falret (1794-1870) qui parlait lui de « folie à double forme ». Si les deux conceptions sont un peu différentes elles réunissent néanmoins deux états considérés jusque-là comme deux folies   différentes en une seule entité, la folie maniaco-dépressive, concept admis par les psychiatres français et de langue allemande, en particulier Emil Kraepelin qui restera en vigueur jusqu’au XXIe siècle.

   Dans son essai « Deuil et mélancolie » publié en 1916-17 Freud écrit que « la plus surprenante des particularités de la mélancolie, celle qui aurait le plus besoin d’être expliquée, c’est sa tendance à se muer en l’état symptomatiquement inverse. Toutefois, on le sait, toutes les mélancolies ne subissent pas semblable sort. Certains cas présentent des récidives périodiques, dans les intervalles desquelles nulle teinte de manie, ou des teintes très légères seulement, peuvent être décelées. D’autre présentent cette succession de phases mélancoliques et maniaques qui se manifeste dans la folie cyclique…Il est …indiqué d’englober dans une explication psychanalytique de la mélancolie, la manie elle-même…le contenu de la manie ne diffère pas de celui de la mélancolie ; ces deux affections luttent contre le même complexe, celui vraisemblablement auquel le moi a succombé dans la mélancolie, tandis qu’il l’a vaincu ou écarté dans la manie. L’autre point d’appui est fourni par ce fait que tous les états de joie, de jubilation, de triomphe qui sont les prototypes normaux de la manie présentent le même conditionnement économique que celle-ci…On peut oser dire que la manie n’est rien d’autre qu’un triomphe semblable, mais ici, à nouveau le moi ignore ce qu’il a vaincu et de quoi il triomphe. L’ivresse alcoolique, pour autant qu’elle se traduise par de la gaité, rentre dans la même catégorie d’états » (p.242). Freud continue à réfléchir sur ces phénomènes cliniques que    sont l’alternance ou non de crises de mélancolie et de manie, du virage de l’humeur, de l’action de l’alcool sur l’humeur sur lesquels s’interrogeaient les aliénistes.

    Dans son « avant-propos » au livre de Marie-Bonaparte sur Edgar Poe Freud écrit que « grâce à son travail d’interprétation, on comprend à présent combien de caractères de l’œuvre furent conditionnés par la personnalité de l’homme, et l’on peut aussi voir que cette personnalité était le résidu de puissantes fixations affectives et d’évènements douloureux de la premières enfance ».

   Mais pour quelles raisons alors que si un épisode mélancolique a été précédé d’un épisode maniaque même modéré l’évolution ultérieure va se faire  sur le mode de la psychose maniacodépressive d’autres sujets   souffrent uniquement de crises de mélancolie survenant en dehors d’un contexte de deuil et ces deux modes évolutifs relèvent-ils des mêmes indications thérapeutiques ?

   J’ai dit qu’en 1950 s’est produit un tournant dans le traitement de la mélancolie qui va faire abandonner l’électrochoc. Un psychiatre suisse qui exerçait dans une clinique proche de Bâle, Roland Kuhn (1915-2005)  qui avait une orientation phénoménologique observe au cours d’essais cliniques d’une nouvelle molécule dont on pensait qu’elle était un neuroleptique, l’imipramine, qu’elle  n’avait pas  effet  un effet antipsychotique mais  antidépresseur ; elle pouvait même chez certains sujets provoquer un virage de l’humeur et déclencher un accès aigu de manie, ce qui a été utilisé comme argument publicitaire par le laboratoire qui l’avait conçue. Souvent d’ailleurs étaient offerts aux médecins par les visiteurs  des brochures illustrées des tableaux célèbres de la Renaissances dont j’ai parlé au début et vantant l’efficacité de ces molécules. 

   Il a été publié récemment un ouvrage Foucault à Münsterlingen qui raconte la visite que fit le jeune Michel Foucault à la clinique dirigée justement par le docteur Kuhn près de Bâle où malades et personnel continuaient à se déguiser en fous pour participer au carnaval de cette ville, un des plus réputés dans le monde. Foucault était accompagné du docteur Jacqueline Verdeaux qui faisait la traduction mais aussi un reportage photographique des personnages déguisés.  Cette visite serait à l’origine de la thèse du philosophe sur l’histoire de la folie à l’âge classique.

   Depuis quelques années sont organisées pour dé stigmatiser la folie comme on dit des Mad Pride où fous et soignants défilent pour celle à Paris de Sainte-Anne à l’Hôtel de Ville 

   Dans l’entre-deux-guerres les peintres surréalistes et en particulier Salvador Dali ont fait des   «  portraits imaginaires » de personnages historiques dont la « folie » a fait  l’objet de débats et qu’ils admiraient particulièrement  notamment le comte de Lautréamont ou le marquis de Sade, dont on a découvert depuis des portraits de jeunesse réels qui nous ont révélé des images très différentes de celles imaginées grâce à  la méthode parano-critique mise u point par le peintre catalan après lecture de la thèse de médecine de Lacan. 

   Mais dans le catalogue de Mélancolie. Génie et folie en Occident figure une œuvre extraordinaire exposée à Berlin mais pas à Paris Le portrait de Madame Isabel Styler-Tas (Melancolia)  peinte en  1945  à Beverly Hills ; elle représente la fille du grand joailler d’Amsterdam qui voit son visage se transformer en un rocher boisé ;elle porte sur la poitrine une broche avec la tête de gorgone de la Méduse ; les serpents du bijou  se transforment en formes végétales et surtout elle  regarde devant  elle mais son regard se perd dans le vide comme si elle  ne percevait pas la métamorphose de son propre visage ».

   Ce portrait est prémonitoire car le peintre, qui était fou de chocolat Lanvin, a fini par sombrer à la fin de sa vie dans un état évoquant un syndrome de Cotard, où il craignait de mourir subitement bien qu’il fut déjà mort. C’est le psychiatre de Barcelone qui venait le rassurer à Cadaquès qui mourut brutalement à la fin de sa visite. 

   En conclusion je rappellerai que dès la découverte du chocolat par les conquistadors au Mexique les savants vont débattre conformément à l’humorisme médical de l’époque de sa nature « chaude » ou « froide » et par conséquent de son utilisation en médecine. D’après la thèse soutenue à Paris en mars 1684 par François Foucault son action est bénéfique.

Jean Garrabé. 

 

 Ouvrages cités.

Préau D. Mélancolies. Livre d’images. Klinksieck ; 2005.

Burton R. Anatomie de la Mélancolie. Traduction en français Trois tomes. Paris : José Corti ;2000.

Starobinski J. L’Encre de la mélancolie. Paris : Le Seuil ; 2012.

Staborinski J. Histoire du traitement de la mélancolie des origines jusqu’à 1900. Bâle : Documenta Geigy ;1960.

Clair J. Mélancolie. Génie et folie en Occident. Paris : Réunion des musées nationaux : Gallimard 2005.

Baker N, Van Tilburg, Prins L. Aux confins de la folie. La maladie de Van Gogh. Amsterdam : Van Gogh Museum ; 2016. 

Bonaparte M.

Bert J.-F., Basso E. Foucault à Münsterlingen. A l’origine de l’Histoire de la folie. Paris : EHESS  2015



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- Auteur : GARRABE Jean
- Titre : Portraits de la mélancolie dans l'histoire de l'art et de la médecine
- Date de publication : 02-03-2017
- Publication : Collège de psychiatrie
- Adresse originale (URL) : http://www.collegepsychiatrie.com/index.php?sp=comm&comm_id=173