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FIGURES DE LA MÉLANCOLIE janvier 2017


Comment lire la structure du sujet quand la mort se fait contrainte




  

Comment lire la structure du sujet quand la mort se fait contrainte ?

 

 

Marie-Hélène Pont-Monfroy

 

 

 Je vais évoquer le cas d’une jeune patiente qui pose toute la complexité d’un repérage structural lorsque la question de la mort insiste sous différentes formes. 

Mariana est une jeune fille d’origine serbe assez grande et plutôt jolie. Elle a 24 ans et a été hospitalisée à 3 reprises, pour des séjours de 3 à 8 mois, dans le service de psychiatrie dans lequel je travaille.

Elle a un frère de 3 ans son aîné et une sœur jumelle. Mariana et sa sœur sont nées prématurées à 7 mois de grossesse, et elles ont vécu leurs premiers mois en couveuse. A la naissance, sa sœur, a dû être hospitalisée en soins intensifs parce que ses poumons n’étaient pas assez formés. Elle a dû être réanimée et a été entre la vie et la mort pendant quelques semaines. 

Mariana situe la survenue des ses premiers symptômes en Septembre 2001 au début de la classe de CM2, elle avait alors presque 10 ans. Elle était alors très angoissée tous les soirs au coucher, à l’idée de devoir aller à l’école le lendemain. Elle passait des nuits entières dans les toilettes à vomir, dormait peu et perdait du poids. Elle sera hospitalisée à Necker à plusieurs reprises et les médecins, à l’époque, ont évoqué une phobie scolaire. 

Mariana avait peur du regard des autres élèves parce que, habitant dans « un quartier bourgeois où les jeunes filles sont toujours très bien habillées », « elle n’était pas », dit-elle, «  très coquette à cette époque. ». Excellente élève, elle aura son Brevet avec la mention « Très Bien ». Cependant, malgré des moyennes qui avoisinaient les 19/20, ce n’était jamais assez. Elle visait la « perfection » dit-t-elle. 

Pendant son enfance, ses parents se disputaient souvent. Son père buvait et était violent avec sa mère. La nuit, pendant ses insomnies, elle était à l’affut de ce qui se passait entre ses parents avec l’idée qu’elle pourrait s’interposer entre eux. 

Vers 12 /13 ans les vomissements qui, au début, n’étaient pas volontaires, le deviennent. Elle commence à trier son alimentation, à surveiller son poids, et à consulter régulièrement le site internet Pro-ana qui diffuse des photos de jeunes femmes très amaigries et prodigue des conseils pour perdre du poids. Elle va désormais suivre ces conseils à la lettre, ne manger qu’une pomme par jour, compter les calories, faire du sport jusqu’à l’épuisement. Au cours des repas, elle dissimule de la nourriture dans ses poches. 

Lorsque l’anorexie est diagnostiquée, les relations avec sa mère deviennent très conflictuelles. Celle ci la force à s’alimenter et l’oblige à rester devant son assiette pendant des heures. Mariana insulte sa mère. 

Plus récemment, elle dira que l’anorexie s’est mise en place peu de temps après qu’elle ait subit une tentative de viol lors de vacances en Serbie chez sa grand-mère paternelle. Alors qu’elle était allée dormir chez une amie, un homme a tenté de la violer. Elle s’est débattue et a réussi à lui échapper. Néanmoins, elle ressent une forte culpabilité par rapport à ce qui s’est passé et évoque un dégout pour la sexualité. 

Entre 11 et 13 ans, Mariana est hospitalisée à de nombreuses reprises à Robert Debré pour son anorexie. Elle a atteint le poids létal de 22 kg et elle fera à 2 reprises des comas. Elle garde un souvenir très traumatisant de ses hospitalisations et en particulier des périodes d’isolement en chambre stérile où elle était alimentée par sonde gastrique sous contention, sans pouvoir parler. Elle a vécu le « gavage » qu’on lui faisait subir alors comme une extrême violence et c’est à cette période qu’elle a commencé à se scarifier. 

Ses difficultés étaient source de conflits violents entre ses parents qui n’étaient pas d’accord sur la façon de prendre les choses. Sa mère, très rejetante, disait qu’elle lui faisait honte, et qu’elle était la cause de tous les conflits entre elle et son mari. Son père, lui, se montrait très attentionné, et protecteur.  Lorsqu’elle était angoissée, il lui disait : « ça va passer, je sais que tu as de la volonté ». « Il a toujours cru en moi » ajoute-elle, mais je l’ai beaucoup déçu. « Je lui ai souvent promis que j’allais arrêter l’anorexie, les scarifications, mais je n’ai jamais tenu parole ». Mariana évoque fréquemment le grand attachement qu’elle a pour son père. 

Elle va  poursuivre sa scolarité en internat thérapeutique de la 4e à la seconde, c'est-à-dire de 13 à 16 ans. Cependant, elle devra arrêter sa scolarité en seconde après avoir perdu 20 kg. L’obsession de son poids et l’angoisse l’empêchait de se concentrer. Des idées de mort vont devenir envahissantes et prendre une tournure obsédante. 

De 16 à 21 ans, elle est hospitalisée à 3 reprises à l’Institut Montsouris pour de longs séjours. Elle fera à cette période plusieurs tentatives de suicides préméditées avec des médicaments, notamment du Tercian et elle avalera une fois, du dissolvant. 

A sa sortie de Montsouris, en 2013, elle avait repris 17 kilos et son état s’était amélioré sous Leponex. Cependant, 4 mois plus tard, le traitement dû être brutalement arrêté parce qu’il  provoquait une grave intoxication du sang entraînant une baisse des globules blancs qui engageait le pronostic vital. 

Elle est hospitalisée dans le service de psychiatrie adulte dans lequel je travaille pour la première fois en février 2014 dans un état clinique préoccupant. Elle est très amaigrie et manifeste une angoisse majeure associée à une agitation psychomotrice continuelle. Elle refuse de manger et lorsqu’elle accepte de s’alimenter, se fait vomir. Elle se scarifie régulièrement les avants bras et les jambes avec des lames de rasoirs ou des gobelets en plastique. 

Son médecin note dans le dossier à propos de ses scarifications et de ses vomissements qu’il y a, dans ses comportements, une forme de mise en scène, qu’elle cherche à capter l’attention de son entourage. Et de fait au cours des premiers mois d’hospitalisation, elle mobilisera beaucoup l’équipe infirmière. 

Les premiers entretiens avec moi sont très difficiles, Mariana reste debout près de la fenêtre en respirant fort comme si elle suffoquait et elle a la plus grande difficulté à rester assise sur une chaise pour parler. Elle exprime en boucle des idées suicidaires envahissantes. Elle dit ne pas pouvoir continuer à vivre ainsi, en avoir assez de sa vie, se détester ;  « je suis en colère contre moi, j’ai envie de me faire du mal, je ne me supporte plus » dit-elle. 

Elle ne pense, en effet, qu’à la mort et une quantité de scénarios morbides s’imposent à elle : Elle se voit pendue dans la salle de bain, ou  mangée par des vers, ou bien encore en train de se taillader les veines avec une lame de rasoir. Elle décrit une lutte continuelle pour s’empêcher d’accomplir ces différents scénarios. 

Elle exprime également sa volonté d’atteindre la perfection, c'est-à-dire , je la cite : « d’être squelettique et d’ avoir un corps où on voit les os qui dépassent de partout ». Elle se perçoit comme obèse alors qu’elle est très maigre. Néanmoins, elle admet que la perception qu’elle a de son corps est anormale et que l’idéal de maigreur auquel elle aspire peut être choquant pour les autres. 

En même temps qu’elle exprime, son envie de mourir, elle demande avec force à être soulagée de ses souffrances. Elle adresse à son médecin des courriers dans lesquels elle crie à l’aide et demande à ce qu’il la guérisse de ses angoisses, mais elle affirme de façon tout aussi forte qu’elle ne pourra jamais aller mieux et qu’on ne pourra jamais rien faire pour elle. 

Cette demande d’aide alterne, en effet, avec des propos d’allure mélancolique, où elle exprime un fort sentiment de culpabilité voire des auto-accusations : elle se reproche sans cesse de faire souffrir sa famille et s’excuse d’être angoissée. Elle pense que c’est Dieu qui cherche à la punir et lui demande de se scarifier, de se faire mal. 

Elle évoque à la fois la crainte qu’il arrive les pires catastrophes à sa famille (maladies, accidents, mort) et en même temps, dans  une sorte de pensée magique, elle dit avoir le pouvoir de les protéger de ces catastrophes, grâce à la réalisation de certains rituels.
Elle doit, par exemple, allumer et éteindre la lumière plusieurs fois avant de se coucher ou encore  répéter des slogans publicitaires tels que : « manger 5 fruits et légumes par jours »  avant que l’annonce ne disparaisse de l’écran de TV… 

A propos de ses rituels, elle expliquera qu’ils vont toujours pas 6 et que ce chiffre 6 correspond aux 6 membres de sa famille qu’elle aime le plus : son père, sa mère, son frère, sa sœur, sa grand mère paternelle et elle-même. D’une certaine façon, ce chiffre 6 semble exprimer de façon métonique, sa volonté de conserver la cellule familiale initiale inchangée alors que depuis peu son frère vient de se marier et que sa femme attend un enfant. 

A certains moments, ses propos prennent une tournure quasi délirante : Dieu lui dirait qu’elle est le maitre du monde, qu’elle est responsable de tout et comme il y a beaucoup de catastrophes dans le monde, cela signifie qu’elle a failli à sa tâche. 

Puis à partir d’Avril 2014, elle va commencer à dire qu’elle entend une voix de femme plutôt âgée et grave qui lui hurle dessus et lui dit de se faire mal. Cette femme, qu’elle compare à une sorcière ou à un démon, est très puissante et lui veut du mal. Elle lui répète sans cesse : «  Scarifie toi, tu t’en sortiras jamais » …. 

Au cours de la présentation de patient en Octobre dernier, elle formula les choses ainsi : « j’ai comme une image dans la tête, là il y a un démon  (elle désigne le côté droit) et là du côté gauche, il y a un ange » et cet ange qui s’oppose au démon et cherche à la rassurer, lui dit : « Écoute moi, je vais t’aider à t’en sortir, t’enfonce pas ». 

On peut remarquer que les phrases qui lui reviennent sous forme hallucinatoire, l’ange et le démon qui s’affrontent en elle, viennent étrangement redoubler le discours de ses parents : sa mère qui lui dit : « tu es malade et tu le resteras toujours » et son père qui lui dit : « tu peux t’en sortir, je te soutiens, je te fais confiance ». 

Elle dit également voir « comme des taches roses dans le couloir » et elle associe ces taches à du sang. Elle décrit ces phénomènes comme des sortes de visions proches du rêve mais en plus puissant. 

Ces « voix » ou ces « visions » sont-elle de réels phénomènes xénopathiques ou de phénomènes crépusculaires ou oniroïdes de type imaginaire ? Cette question est d’autant plus difficile à trancher que ses propos fluctuent d’un entretien à l’autre. Lorsque je lui demande de préciser ce qu’elle entend, elle décrit parfois des voix qui lui viennent de l’extérieur et à d’autres moments une forme de dialogue intérieur, il s’agit alors de ses propres pensées. 

A peu près 4 mois après le début de l’hospitalisation, Mariana demande davantage à parler  et le transfert jusque là très ténu se met visiblement en place. Elle est plus réceptive aux interventions que je peux faire pour interroger ce qu’elle dit et elle aborde les choses de façon beaucoup plus subjectivée. 

Son discours s’ouvre, elle sort du mode de pensée monolithique, quasi mono idéique qui était le sien jusque-là où il n’était question que de mort, de scarification et d’angoisse et qui ne permettait aucune association d’idées, aucune dialectisation. 

Elle aborde par exemple le fait que sa mère a toujours été très angoissée dès que l’un de ses enfants mangeait peu, « elle avait toujours peur pour notre santé » dit-elle, et  « ….dès que je mangeais mal, elle se mettait dans des états pas possible elle me hurlait dessus, me forçait à manger, c’était horrible… » 

Elle peut exprimer qu’elle souffre des propos très violents et dévalorisants de sa mère : « tu es nulle » , « tu me dégoutes », « tu me fais honte ». Elle se plaint que celle-ci ne l’écoute pas. A plusieurs reprises sa mère a déchiré les lettres qu’elle lui avait écrites pour exprimer son malaise ou s’en excuser, et cela sans les avoir lues. 

Elle est également révoltée par la comparaison régulière que sa mère fait entre elle et sa propre mère (la grand-mère maternelle de Mariana) qui est hypochondriaque.

Lorsqu’elle était enfant, cette gd-mère restait des heures au téléphone avec sa mère pour lui décrire, toutes les maladies graves et néanmoins imaginaires dont elle souffrait. Sa mère, le plus souvent, laissait le haut parleur branché pour continuer à vaquer à ses occupations. 

Mariana souffre beaucoup de cette comparaison et elle revendique le fait qu’elle n’est pas du tout comme sa grand-mère. Cependant, on peut noter qu’elle reprend dans son discours cette obsession de la mort et de la maladie présentes dans le discours de sa grand-mère, même si cela se présente différemment chez elle.

L’envahissement de la question de la mort chez elle n’est probablement pas sans lien avec cette angoisse de mort envahissante pour sa grand-mère, comme pour sa mère. 

Bien que Mariana soit très affectée par le jugement toujours très dévalorisant de sa mère, elle est dans une attente d’amour et de reconnaissance massive à son égard. Elle est très attachée à lui plaire et exprime souvent son souhait qu’elle soit « fière d’elle » ou « s’intéresse à elle ». Elle fait beaucoup d’effort pour correspondre à l’image qu’elle attend d’elle…. au point d’ailleurs de rester confinée à cette place de la « malade incurable » que sa mère lui renvoie sans cesse. « si j’étais normale, explique-t-elle, je ne voudrais pas que ma mère m’abandonne ». Elle peut alors penser que la maladie a été jusque là le seul moyen qu’elle ait trouvé pour exister aux yeux de sa mère. 

Elle évoque également la jalousie qu’elle ressent vis-à-vis de sa sœur Adriana, qu’elle trouve plus jolie qu’elle. Elle se compare toujours de façon très douloureuse aux filles de son âge, que ce soit sa sœur ou sa meilleure amie Coralie : « Moi je n’arrive pas à m’en sortir, à faire ma vie, dit-elle, et elles, elles ont tout : un copain, des études, un travail, la joie de vivre ». 

Dès lors que des sorties de l’hôpital sont autorisées, elle va présenter des phobies d’impulsion. Elle exprime la peur de se jeter sous le métro ou de se faire mal avec les couteaux mais également sa crainte d’être témoins de bagarres ou d’accidents dans le métro ou dans la rue et de voir le sang couler. 

A propos de ces bagarres, elle associe sur les violentes disputes entre ses parents dans l’enfance, ou bien encore sur la violence de son frère à l’adolescence, qui avait tendance à boire trop et s’était, un jour, ensanglanté la main, en donnant un coup de poing dans une vitre. 

Elle pourra exprimer le dégout mais également la jouissance qu’elle ressent à voir couler le sang et à souffrir physiquement et on peut constater que les visions de taches rouge, dont j’ai parlé tout à l’heure, ne sont pas sans lien avec ces éléments traumatiques associés à une certaine jouissance. 

Parallèlement à cette ouverture de son discours, l’anorexie cède assez rapidement. Elle accepte de manger et reprend du poids. La nourriture continue néanmoins d’être vécue comme hostile, elle doit en permanence lutter contre son dégout des aliments et elle craint de devenir obèse. 

Elle commence à évoquer l’avenir, et se demande s’il n’est pas trop tard pour faire des études. Plus jeune, elle voulait être « sage-femme » mais elle sait qu’aujourd’hui son niveau scolaire et ses difficultés de concentration ne lui permettent plus d’envisager de telles études. 

A propos de ce choix de devenir « sage-femme » , elle peut dire : « j’aurai tellement voulu pouvoir m’occuper des bébés quand ils viennent de naitre, leur dire «tout va bien »,  aller les rassurer . J’ai été accouchée moi aussi et ça c’est pas bien passé. Ma mère a dit que c’était de ma faute si on était sorti trop tôt avec ma sœur, parce que j’étais un bébé tonique». 

Mariana a visiblement entendu dans les propos de sa mère, qu’elle était responsable de cet accouchement prématuré et par conséquent, du risque mortel qui a plané sur sa sœur dont les poumons n’étaient pas  suffisamment formés et qui a du être sauvée en réanimation. 

Ce signifiant « poumon » est apparu peut de temps après pour qualifier son angoisse. Je la cite : « cette angoisse c’est comme d’une sorte d’organe qu’elle aurait en trop . Vous avez deux poumons » m’a-t-elle dit, « et bien moi c’est comme si j’en avais trois et ça m’empêche de vivre, de respirer ». 

Quelle lecture structurale faire de tout ce que Mariana donne à entendre et à voir ? Si l’on s’en tient aux symptômes, impossible de s’y repérer tant ils sont variés et évolutifs. Je dois avouer mon embarras quand à cette question. Souvent d’un entretien à l’autre je suis sortie des séances avec elle avec des hypothèses diagnostiques différentes. 

Quoiqu’il en soit, la question de la mort m’est apparue comme un des signifiants maitres qui organise sa position subjective. Cet impératif de « se faire mal, ou de mourir  » insiste, en effet, de différentes façons :- qu’il soit agit sur le mode du passage à l’acte avec les tentatives de suicides, les scarifications, ou son anorexie qui l’a conduit à 2 reprises en réanimation;

- ou qu’il devienne envahissant sous forme d’idées morbides ou de craintes phobiques de se couper, ou de se jeter sous le métro. 

Nous avons vu que cette question de la mort, n’est pas sans lien, avec ce qui lui vient du grand Autre maternel. On perçoit, combien, dès le plus jeune âge son manque d’appétit ( c’est sa sœur qui finissait ses biberons), a cristallisé sur elle, l’angoisse de mort de sa mère. On sait à quel point la place que prend un enfant dans le désir maternel lui assure ou non une place symbolique à partir de laquelle son ex-sistence va pouvoir se fonder. 

Néanmoins, cette question de la mort peut tout aussi bien être centrale chez un obsessionnel, organiser la jouissance d’un pervers, se faire impératif xénopatique chez un sujet schizophrène ou signer une mélancolie. Alors comment s’y repérer ?  

Certains éléments ont pu, à certains moments évoquer l’hystérie. Son mode d’adresse dans le transfert, tout d’abord, lorsqu’elle se montre très demandeuse et reconnaissante de l’écoute et de l’attention qui lui est accordé. 

Sa façon, également, de pouvoir dialectiser avec une certaine finesse ce qu’elle ressent : la peur, la colère contre sa mère ou elle-même, la tristesse lorsqu’elle constate que sa mère ne veut rien entendre de ses difficultés, son dégout de la nourriture ou de la sexualité, sa jalousie à l’égard de sa sœur, son très grand attachement pour son père ou son frère, mais aussi sa volonté de plaire à l’autre.. 

Tout cela témoigne, à certains moments, d’une forme de division subjective qui contraste  avec le discours mono idéique du début, et le caractère impératif des voix qui lui disent de se scarifier à d’autres moments. 

Si pour tout parlêtre la lettre qui lui vient de l’Autre, possède un caractère impératif, comme le dit Lacan dans le séminaire  D’un discours qui ne serait pas du semblant lorsqu’il nous dit que la lettre « arrive toujours à destination », néanmoins, il semble que pour Mariana le message de l’Autre maternel« tu es malade (comme ta grand-mère) tu ne t’en sortiras jamais », ne peut faire l’objet d’aucun refoulement. Il s’impose à elle sous toutes les formes variées que je viens d’énumérer et ne peut pas prendre cette forme inversée qui pourrait faire le tissu de son fantasme. 

C’est comme si elle restait toujours en deçà de ce temps où se met en place la perte comme accomplie… et manifestement, le fantasme en tant que construction inconsciente stable dans la névrose ne peut lui assurer aucun « heim » où trouver un apaisement. 

De plus, la demande d’amour et de reconnaissance massive qu’elle adresse à sa mère témoigne d’ une très grande vulnérabilité vis-à-vis du « regard » de l’Autre. Vulnérabilité d’autant plus grande que celle-ci lui renvoie sens cesse une image négative que rien ne peut contrebalancer : ni les propos rassurants et bienveillants de son père, ni les réassurances continuelles qu’elle réclame et obtient de la part de l’équipe. 

Elle semble totalement suspendue au regard du Grand Autre maternel comme en arrêt au temps du miroir sans que puisse réellement se mettre en place le « que voy ? » ce temps de l’énigme auquel renvoie le désir de l’Autre dans la névrose. Ici, pas d’énigme, tant le désir, chez sa mère, est rabattu sur le besoin : « L’appétit c’est la santé et sinon c’est la mort ». 

Son anorexie pourrait être entendue comme un dire « non » au forçage maternel par rapport à la nourriture, mais également au forçage sexuel de cet homme qui a tenté de la violer. Ce symptôme serait alors une tentative paradoxale de soutenir un « rien » là où le manque a le plus grand mal à se symboliser. 

Néanmoins, cet objet « rien »qu’elle met en place est loin d’être un objet métaphorique, il est loin d’être ce « petit rien » qui pourrait autoriser la circulation du désir chez un névrosé…. Il s’agit plutôt d’une tentative d’atteindre un « rien » qui serait fondateur d’un « tout ». 

Cette quête de totalisation se manifeste, par exemple, dans sa volonté de conserver intacte la cellule familiale avec ses rituels qui vont par 6. 

Et lorsqu’elle explique qu’elle vise la perfection d’un corps où l’on puisse voir « les os qui dépassent de partout », ou lorsqu’elle compare son angoisse à un troisième  poumon… L’objet est loin d’être en creux…il ne peut être masqué dans l’image spéculaire. On perçoit une forme de  positivation de l’objet. 

De plus, dans sa relation à ses semblables en i (a), on peut noter que Mariana n’apporte aucune nuance. Elle est dans une alternance binaire entre le tout et le rien : « elles ont tout et moi j’ai rien » dit-elle à propos de sa sœur ou de sa meilleure amie. 

Cet objet le « rien » auquel elle s’identifie est devenu le support d’un narcissisme fragilisé, mais quelle est la nature de cette identification lorsqu’elle dit : « je suis bonne à rien, je dois mourir »? 

Tous ses éléments, qui rendent compte de son extrême difficulté à symboliser le manque, renvoient-ils à une limite phallique qui d’être récusée, aurait le plus grand mal à fonctionner, ou à d’une forclusion beaucoup plus radicale de la question du manque et de la perte ? 

S’agit t-il d’une fixation imaginaire à l’objet (que la fonction symbolique ne pourrait venir tempérer) ? ou ce« rien » est-il de l’ordre d’un objet réel non cédé qui signerait la mélancolie et la psychose ?
Certains éléments chez elle peuvent évoquer une structure perverse, cette troisième voix entre névrose et psychose où la fonction phallique est présente tout en étant déniée :

- Lorsqu’elle dit par exemple qu’elle peut concevoir, que les autres soient choqués par le corps squelettique des anorexiques, il semble qu’elle n’est pas sans apercevoir la norme phallique même si tout son comportement tend à la réfuter.
- la forme de mise en scène, de monstration qu’il y a dans ses comportements , ou lorsqu’elle évoque la jouissance qu’elle ressent à voir le sang couler ou à souffrir.

- ou bien encore lorsqu’elle dit : « je suis une experte en dissimulation, je promettais de prendre du poids mais en réalité je mentais… » Cette capacité à dissimuler, à mentir qu’elle assume, suppose, me semble t-il, une certaine forme de prise en compte du semblant, de la duplicité. Elle dénote un certain écart avec l’Autre qu’elle cherche à tromper. Mariana n’est pas totalement transparente à l’Autre comme pourrait l’être un sujet schizophrène. 

Elle est au prise avec une jouissance Autre tout à fait déflagratrice et les scarifications qu’elle opère sur son corps peuvent être entendues comme une tentative d’inscrire une coupure sur le mode du passage à l’acte là où la limite n’opère pas.
A certains moments, il m’est apparu que cette question de la limite semblait fonctionner pour elle comme dans certaines addictions et d’une certaine façon on pourrait dire que ce à quoi elle est addicte c’est à cet au-delà de la limite qu’est la mort comme pur réel. 

Cependant, la structure mélancolique de son propos apparaît plus nettement lorsque domine des propos auto-accusateurs, du type : « je suis responsable de la souffrance de ma famille, ….et des catastrophes qui arrivent dans le monde ». Ses comportements anorexiques ou ses tentatives de suicide qui lui ont fait frôler la mort peuvent être entendus comme des formes de passages à l’acte mélancoliques que seul l’intervention d’un tiers a pu arrêter. 

Le fait que la question de l’image spéculaire soit au centre de sa problématique peut-t-il être un des points qui pourrait nous permettre de trancher entre dépression narcissique grave dans une structure perverse et une réelle mélancolie ?

 En effet, dans la mélancolie cette question du regard de l’Autre dans le miroir est le plus souvent absente, et ce qui est au premier plan c’est avant tout une impossible découpe de l'objet qui provoque une extinction tout à fait radicale du désir mais également de la demande. Or Mariana a une forme d’adresse à l’Autre. Elle a pu exprimer un appel au secours, très poignant d’ailleurs, pour l’ensemble de l’équipe, tout en manifestant régulièrement un refus ou une impossibilité d’aller mieux par ses nombreuses rechutes. 

Quoi qu’il en soit, psychotique ou pas, cette demande d’aide qu’elle adresse à l’Autre est un des ressorts possible du travail avec elle et j’ai fait le pari jusque là, qu’un travail de symbolisation puisse avoir lieu, par l’attention et la valeur accordées à ses dires.

 

Fin



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- Auteur : PONT-MONFROY M.H.
- Titre : Comment lire la structure du sujet quand la mort se fait contrainte
- Date de publication : 02-03-2017
- Publication : Collège de psychiatrie
- Adresse originale (URL) : http://www.collegepsychiatrie.com/index.php?sp=comm&comm_id=174